Il y a des amis qui mènent au malheur.
La Bible, Proverbes, chapitre 18, verset 24
Un ami véritable est plus loyal qu’un frère.

Marie-Hélène Vallade-Huet
Chemins de réflexion
Une retenue à prendre au sérieux
La question de la juste distance avec ceux et celles que j’accompagne, pour l’aumônier
d’hôpital et de soins palliatifs que je suis, se pose tous les jours. Je rends visite à des personnes malades ou mourantes pour me rendre proche d’elles,
le plus possible. Comme un frère.
Tout est dans le « comme ». Car, en réalité, je viens auprès de l’autre en tant qu’aumônier.
Mon rôle implique une distance et une retenue à prendre très au sérieux.
Je suis envoyé par mon Église protestante, au nom de Dieu et de l’Évangile de Jésus-Christ.
Je ne suis pas un ami, ni un membre de la famille. Je ne sais rien de la vie de l’autre, si ce n’est ce qu’il veut bien me confier, parfois peu, parfois beaucoup.
La distance qu’il met entre nous, je la respecte par principe, même si je suis là pour me rendre
proche, pour créer un espace d’écoute fraternelle. S’il saisit cette occasion, offerte au nom de
l’Évangile, pour ouvrir son coeur, une affinité d’âmes peut se découvrir au fil des mots.
Mais elle n’est pas amitié. J’accueille l’autre sans jamais perdre de vue que je suis là au nom d’un Autre. Je viens visiter la personne malade comme un frère. Et je le suis « en » Jésus-Christ.
C’est ma conviction intime, secrète. Mais pour lui, je suis un étranger qui entre dans sa chambre. Et pas toujours au bon moment.
Andreas Lof, aumônier des Diaconesses de Reuilly
Mon rôle implique une distance et une retenue à prendre très au sérieux.
Un équilibre de funambule
Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ont aussi connu… quand la juste distance se trouvait derrière une vitre et un masque. C’était « sanitairement juste » mais combien sont morts ou durablement traumatisés par cette juste distance ?
Je vous parle de cette résidente qui, quand elle s’adresse à moi, pourrait rendre jalouse mon épouse… Comment réagir à ce que je considère comme une intrusion dans ma bulle d’intégrité sociale ? Elle ne sait pas entrer en relation autrement…
La juste distance ? Un équilibre de funambule entre les conventions sociales (ce qui est permis et connu de tous sans jamais être dit), nos matrices culturelles respectives, notre éducation, nos expériences de vie, nos valeurs, parfois religieuses, parfois régionales.
Ma juste distance n’est pas la tienne. La juste distance sera celle que nous allons construire ensemble. Tout est question de relation. Un jour, mon fils s’est approché tellement près de moi qu’il m’a touché. Au début, j’étais surpris.
Je n’ai jamais été habitué à pareille proximité. Et puis j’ai accepté ce code d’affection réciproque.
C’est notre façon d’entrer en relation, notre langage exclusif, entre lui et moi.
Je pratique aussi la prière relationnelle avec Dieu. J’accepte d’ouvrir ma bulle d’intimité spirituelle.
Je me laisse toucher. Il prend soin de mon âme. Avez-vous essayé ?
Charles-Édouard Doublier, animateur de l’accompagnement spirituel, Armée du Salut
Je me suis dit c’est fichu
Garder une juste distance, c’est ce qui permet de rester à l’écoute. Le premier accueil « choc », pour moi, c’était avec une dame qui arrivait en catastrophe d’Algérie pour se faire opérer du coeur, accompagnée d’un enfant et d’un mari. J’ai tout de suite eu de la sympathie pour elle.
En confiance, elle s’est mise à me raconter des choses de sa vie, lorsqu’elle était jeune mariée notamment.
Je crois que c’est la seule et unique fois où j’ai pleuré en accompagnement, parce que je ne m’y attendais pas et qu’elle parlait avec beaucoup de dignité. On a pleuré toutes les deux et je me suis dit c’est fichu, je n’aurai pas la distance que j’estimais nécessaire à ce moment-là pour pouvoir avancer avec elle, lui être d’un quelconque soutien.
En réalité, je me suis complètement trompée ! Nous accompagnons toujours cette dame à To7, depuis quinze ans, et ce qui m’a paru être un manque de distance n’a pas été un frein.
Il n’y a jamais de recette de juste distance. Elle est à établir à chaque accueil et avec chaque personne différemment.
L’idée est que cette distance ne soit ni handicapante, ni mal perçue.
Quand une personne tient à exprimer sa gratitude par un repas, un cadeau, nous veillons à accueillir ce désir de reconnaissance et nous le partageons tous ensemble pour éviter l’exclusivité des relations et un rapport de dépendance.
Sabira Basset, directrice adjointe de To7, Toulouse Ouverture
Seigneur Jésus,
Accorde-moi, dans mon travail auprès des personnes vulnérables,
d’avoir le coeur, l’intelligence et la patience de me rendre proche d’elles,
comme un frère ou une soeur en humanité.
Accorde-moi aussi de garder la bonne distance,
conformément à mon rôle et ma mission ;
celle qui m’invite à un respect infini de la personne en face de moi,
qui ne me doit rien et auprès de laquelle tu m’envoies.
Que ton amour m’inspire une relation d’aide toujours plus fraternelle et juste.
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Chaque semaine La Boussole répond à des questions posées par des lecteurs. Pasteurs, aumôniers et acteurs de terrain dialoguent.