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La Boussole

La Boussole V - 23

Peut-on construire sur le manque ?

Garde le silence devant le Seigneur
et attends-le.

La Bible, Psaume 37, verset 7
The one thing,
Hubert Oddo

Chemins de réflexion

Le manque est le moteur de l’existence

Le manque n’est pas un ressenti positif et, dans beaucoup de situations matérielles de la vie, il ne l’est effectivement pas. D’une manière plus anthropologique, l’homme est un être de désir et donc de manque, et vouloir systématiquement chercher à le combler peut aller à l’encontre de la construction de son être.
Le philosophe Emmanuel Levinas dit de Dieu qu’il creuse en nous son désir de lui, sans jamais le satisfaire.
L’homme n’est pas un grand récipient destiné à être rempli, contrairement à ce que pourrait nous laisser penser une société de consommation débridée. L’anachorète du désert, celui à qui on a appris à ne plus désirer, n’est pas non plus le paradigme du bonheur absolu.
Le manque est constructif parce qu’il nous met en tension, il est le moteur de l’existence ; nous sommes en recherche de ce qui pourrait nous rassasier et, à chaque pas, nous découvrons d’autres possibles.
Comme le dit Sartre, il faut ex-ister avant d’être. Le manque que l’on éprouve n’est pas la frustration d’un désir non assouvi mais ce sentiment de vide qui donne à notre vie l’impression parfois douloureuse, mais toujours constructive, d’inaccompli.
Brice Deymié, pasteur de l’Église protestante française au Liban

L’homme n’est pas un grand récipient destiné à être rempli, contrairement à ce que pourrait nous laisser penser une société de consommation débridée.

Quand le manque nous manque

Lors d’une réunion d’Église, la remarque d’une jeune étrangère m’interpelle. Pendant la pause, face à un choix impressionnant de gâteaux, elle pousse un grand soupir : « En France, on mange
tout le temps. Ça me manque d’avoir faim ! » Quel paradoxe : le manque lui manquait !
Dans notre pays riche, réputé pour sa gastronomie, la faim n’est plus un passage obligé entre les repas. Et pourtant, la faim existe pour une raison : elle alerte notre corps sur la nécessité de manger. Devancer le signal de manière systématique peut dérégler notre organisme.
Il en va de même des projets que nous construisons, qu’ils soient pratiques ou spirituels. Nous avons horreur du vide et nos habitudes nous poussent à le remplir.
Mais nos sentiments de manque sont des indices précieux pour nous aider à mieux identifier nos besoins. Prendre le temps d’expérimenter le manque plutôt que de le fuir est une étape importante dans la poursuite de nos objectifs. Se demander si l’absence de telle chose, telle pratique, telle relation est bénéfique ou néfaste peut nous aider à discerner le chemin.
Et si, dans un monde qui nous incite sans cesse à consommer, nous choisissions la retenue
comme phase nécessaire de notre construction ?
Alison Wyld, pasteure, Église baptiste de Morlaix-Roscoff

Quelque chose, quelqu’un s’est effacé

Pour tout professionnel qui côtoie la précarité, salarié comme administrateur, la question de la « construction sur le manque » n’est pas immédiate. Il faut faire face à des situations d’urgence,
de détresse humaine qui requièrent d’agir au bénéfice des personnes accueillies sans trop s’interroger.
Pourtant, face à des sollicitations souvent déconstruites, confuses, il y a en premier lieu nécessité de rebâtir le discours et de trouver dans le dialogue qui s’ébauche le liant qui permettra d’y répondre. Mais comment y parvenir sans comprendre ?
À un moment ou à un autre, il faudra bien cerner le parcours de vie : les mots certes, mais aussi les événements, les faits, le pourquoi.
Dans ma pratique, ce n’est peut-être pas tant le manque chez autrui qui me bouscule que l’absence. C’est très différent, car si le manque fait état d’incomplétude par rapport à ce que l’on n’a pas ou plus, je distingue trop souvent l’absence dans les regards.
Quelque chose, quelqu’un s’est effacé, et cette non-présence fait ressentir douloureusement le prix qui y est attaché.
C’est sur cette friche qu’il nous faut reconstruire. Si nous ne pouvons supprimer l’absence (supprimer le souvenir d’un être cher est impossible !), nous pouvons combler le manque par une proximité, un rapport d’être à être, avec la bienveillance dont la nature nous a dotés.
Philippe Pareja, administrateur Foyers Matter à Lyon

Seigneur, le manque nous fait peur.
Nous le remplissons de bruit, de mouvement, de futilité.
Et pourtant, si souvent, c’est dans les interstices de nos cœurs
que tu viens à notre rencontre.
Aide-nous, s’il te plaît, à apprivoiser le manque,
à nous laisser remplir par toi et pour les autres.

Chaque semaine La Boussole répond à des questions posées par des lecteurs. Pasteurs, aumôniers et acteurs de terrain dialoguent.

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