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La Boussole

La Boussole VII-38

La bienveillance a-t-elle des limites ?

Que votre devise soit la suivante : « Prudents comme des serpents et candides comme des colombes. »

La Bible, Évangile de Matthieu, chapitre 10, verset 16
Œufs sur le plat,
Jean-Marie Reynaud

Chemins de réflexion

La clé des mots

Envoyer son prochain se faire cuire un œuf n’a rien de très chrétien. Mais prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages, ça va un moment ! La bienveillance a des limites !
Comme il est étrange que les tensions interpersonnelles s’expriment de façon aussi indirectes, à travers des images cuisinières et animalières. Œufs au plat, canards, serpents, colombes, serions-nous en difficulté pour dire notre handicap à la bienveillance ?
À l’inverse, comme pour diffuser un contre-poison, nous évoquons l’idéal relationnel au moyen d’une terminologie aussi puissante qu’abstraite, dégoulinante de bienveillance, d’empathie, de compassion. Ah ! J’oubliais… d’amour ! Images d’un côté ; concepts de l’autre ; un langage symptomatique de la difficulté à vivre l’expérience de l’altérité.
En nous comparant au serpent et à la colombe, Jésus parle notre langue en y glissant une clé. Comme bénévole ou salarié de l’Entraide, je ne suis pas appelé à devenir le paillasson des bénéficiaires, ni à m’affirmer dans le rôle du serpent distant et insaisissable. Jésus m’invite à être pleinement l’un et l’autre selon les situations. Proche et intelligent à la fois ; ouvert aux besoins et capable d’y répondre sans m’y perdre. Ferme et paisible. Serpent et colombe pour le meilleur toujours !
Pierre Lacoste, pasteur de l’Église libre de Bordeaux-Pessac

Comme bénévole ou salarié de l’Entraide, je ne suis pas appelé à devenir le paillasson des bénéficiaires, ni à m’affirmer dans le rôle du serpent distant et insaisissable.

Un discernement nécessaire

Dans le secteur social ou religieux, la bienveillance est souvent présentée comme une vertu. Il faudrait être attentif aux autres, comprendre leurs fragilités, pardonner leurs erreurs. Mais pourquoi devrait-elle être sans limite ?
L’être humain n’est pas réductible à ce qu’il fait. Nous sommes tentés de juger une personne sur une parole, une faute, un comportement, parfois même sur une réputation. La bienveillance nous oblige à laisser ouverte la possibilité d’un changement.
Et la tradition chrétienne va plus loin. Jésus nous demande d’aimer nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent.
La bienveillance chrétienne ne s’arrête pas à ceux qui nous ressemblent, nous aiment ou nous remercient. Elle porte sur l’autre le regard que Dieu porte sur nous : un regard qui ne nie pas le mal mais refuse d’y réduire autrui.
Être bienveillant ne signifie pas tout accepter. La bienveillance devient faiblesse lorsqu’elle tolère l’injustice, excuse la violence ou abandonne les victimes. La bienveillance ne supprime pas les limites ; elle refuse qu’elles deviennent mépris pour soi-même ou pour autrui.
Elle est sans limite dans son désir de faire du bien à l’autre, mais elle n’est pas sans discernement dans ce qu’elle fait.
Peut-être est-ce cela la grâce : continuer à croire qu’aucun être humain n’est définitivement enfermé dans ce qu’il a été.
Matthieu Cavalié, pasteur, Église protestante unie de Rochefort (17)

Un risque d’épuisement réel

La bienveillance n’est pas inépuisable. Il convient de poser des limites à nos actes, nos engagements envers les autres. Pourquoi ? Nous ne pouvons pas fonctionner correctement sans prendre conscience de nos limites.
La bienveillance est une disposition d’esprit qui prend de l’énergie, du temps, des forces que notre être intérieur ne peut fournir à l’infini.
Nos pensées, nos émotions, notre volonté sont mises à contribution pour exercer la bienveillance. Ainsi, si le cadre n’est pas clairement posé, le risque d’arriver soi-même à l’épuisement est réel, et d’énerver l’autre aussi.
Nous sommes tous différents et la résistance, d’une personne à l’autre, varie considérablement. J’encourage vivement à la vigilance toutes celles et ceux qui ont à cœur d’être bienveillants au quotidien : accordez-vous des temps de pause, de retrait, de silence, de retour vers soi pour recharger vos batteries ; n’hésitez pas à décliner une visite, une invitation de trop ; choisissez de faire une sieste, une balade ; soyez respectueux de vos clignotants intérieurs, larmes faciles, irritation, fatigue profonde, troubles du sommeil, tensions dans le corps, brouillard mental.
La bienveillance, cette si belle générosité envers autrui, a besoin d’être alimentée, renouvelée.
Soyons, envers nous-mêmes, aussi bienveillants que nous le sommes envers les autres.
Marie-Louise Acker, psychanalyste

Loin de moi cet amour qui ne connaît point de mesure ; 
Car, pareil au vin écumant qui a rompu ses vaisseaux, il court à sa perte en un instant.
Envoie-moi l'amour, frais et pur comme la pluie, qui bénit la terre altérée et remplit les jarres d'argile de la maison.
Envoie-moi l'amour qui voudrait s'abîmer jusqu'au fond de l'être.
Envoie moi l'amour qui retient le cœur dans une plénitude de paix.
(Rabindranath Tagore et Hélène du Pasquier)
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Chaque semaine La Boussole répond à des questions posées par des lecteurs. Pasteurs, aumôniers et acteurs de terrain dialoguent.

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