Ces pierres seront pour toujours un souvenir pour les Israélites.
La Bible, Josué, chapitre 4, verset 7

Sophie Jourdan
Chemins de réflexion
Interpréter nos émotions passées
Les personnes endeuillées me disent parfois ne pas croire en la vie après la mort.
Elles pensent que la vie éternelle est la mémoire que l’on garde du défunt et que l’on fait vivre d’année en année.
Désormais les réseaux sociaux, et de manière plus générale les outils numériques, permettent de garder la mémoire des instants de nos vies que nous mettons en scène
aussitôt.
On peut parler de saturation de la mémoire car l’individu est incapable de se souvenir de tout.
Un instant s’enfuit dès lors qu’un autre paraît sans possibilité de créer un lien entre eux.
Je suis toujours surpris, lorsque j’assiste à un événement collectif, de la nuée de téléphones
portables qui fixent le moment. Mais comment ressentir profondément ce que l’on est en train
de vivre si, avant même d’avoir goûté l’instant, on s’empresse de le mettre en mémoire ?
Aujourd’hui, en quelque sorte, l’impératif de mémoire précède presque la conscience du temps présent. Peut-on vraiment relire ce que l’on expérimente si on ne l’a vécu qu’à travers un enregistrement ?
C’est parce que l’on a éprouvé l’émotion d’une première fois, celle des regards et des corps qui se croisent, que les photos deviennent mémoire.
La mémoire de nos jours, c’est s’offrir la possibilité d’interpréter nos émotions passées.
Brice Deymié, pasteur de l’Église protestante française au Liban
La mémoire de nos jours, c’est s’offrir la possibilité d’interpréter nos émotions passées.
Intégrer une histoire plus grande que moi
Je m’appelle Charles-Édouard. Mon nom : Doublier. Jusque-là tout va bien.
Je m’émerveille du plat préparé par mon épouse. Elle m’interrompt : « C’est juste un reste d’hier. » Je ne m’en souviens pas.
Je ne me souviens pas de nos vacances de l’été dernier. Je ne me souviens pas non plus de ce que l’on a fait ce week-end…
Mais je me souviens de notre date de mariage et de son anniversaire (enfin, je fais un effort de mémoire pour cela !).
Pourquoi est-ce que se souvenir est important ? Pourquoi se rappeler ? Consigner dans nos mémoires ? Pourquoi des livres d’histoire, pourquoi des statues, des fêtes, des plaques commémoratives ?
Mon père est décédé. Il avait l’habitude de prier lors des repas en famille, c’était une institution familiale. Alors que nous nous apprêtions à partager un repas, à l’occasion des fêtes de fin d’année, ma belle-mère m’a demandé si je voulais bien prier.
Nous n’avons pas évoqué mon père, mais tout le monde a pensé à lui. Nous nous sommes souvenus de lui durant ce moment.
J’existe comme sujet, comme individu capable de ressentir, d’agir, de vivre en tant que « je ». Mais je suis aussi la somme de valeurs et de croyances acquises ou transmises par ma famille, mon entourage et les événements passés.
Je suis la continuité d’une histoire familiale, nationale, civilisationnelle. Je peux décider de l’intégrer ou de m’en éloigner, mais cette histoire demeure ; c’est mon histoire, notre histoire. Je vis, j’agis en tant que « nous ».
Charles-Édouard Doublier, animateur de l’accompagnement spirituel, Armée du Salut
Entretenir la mémoire
Je crois qu’une maison ne peut pas tenir si elle n’a pas de fondation.
La mémoire, c’est ce qui nous porte pour vivre aujourd’hui et envisager demain.
Au Sonnenhof, on veut garder l’esprit dans lequel nos fondateurs ont créé cette maison, la foi en Jésus-Christ, qui est encore dans les statuts. Cette mémoire de l’institution est importante, une base solide, que les gens soient croyants ou non.
On organise une journée d’intégration, une fois par mois, pour les nouveaux salariés. Ils visitent le musée, j’explique les fondements.
J’ai des retours très positifs : certains sont enchantés de ce qu’ils voient et découvrent ; ils demandent parfois à revenir seuls pour fureter dans le musée tranquillement et discuter avec moi. D’autres empruntent des livres à la bibliothèque, ils sont intéressés.
C’est probablement plus facile de s’intégrer dans un établissement quand on connaît son histoire.
Je suis venu au Sonnenhof parce que j’étais chrétien. Je connaissais très peu l’institution et je me suis immédiatement plongé dans son histoire. C’était naturel pour moi. J’ai fait de l’histoire du Sonnenhof le sujet de mon mémoire d’éducateur.
Il arrive que, dans des services, quand ils font le grand ménage, les salariés tombent sur de vieux trucs.
La directrice a donné l’ordre de ne rien jeter. Tout passe entre mes mains et je décide si c’est récupérable ou pas.
C’est essentiel d’entretenir la mémoire.
Gerdy Dreyer, conservateur du musée du Sonnenhof à Bischwiller (67)
Seigneur,
Si parfois je t'oublie, malgré tout, ta sollicitude et ta bonté sont constamment avec moi.
Si parfois je vis comme si tu n'existais pas, toi tu as inscrit mes jours dans ton livre de vie, tu ne m'oublies pas.
Amen
Chaque semaine la Boussole répond à des questions posées par des lecteurs. Pasteurs, aumoniers et acteurs de terrain dialoguent.