J’ai examiné avec soin tout ce qui se passe ici-bas,
La Bible, Ecclésiaste, chapitre 8, verset 9
où l’être humain domine son semblable
et le rend malheureux.

Jean-Claude Schaal
Chemins de réflexion
Je n’ai pas les codes
On décide à ma place parce que c’est plus facile. Ça va plus vite. Parce qu’on pense
savoir mieux que moi. Parce qu’on a toujours fait comme ça. Parce que je suis vieux,
handicapé, fatigué, affaibli, malade, vulnérable. Parce que « c’est bien pour moi ».
Je ne suis pas capable. Je n’ai pas les codes, je ne parle pas la langue.
Je suis un besoin à satisfaire. Je suis la justification de votre charité. Je suis… un assisté… un « bénéficiaire ». Infantilisé, déresponsabilisé, dominé.
Et c’est somme toute assez reposant, que vous pensiez à ma place.
Mais, est-ce que j’existe dans votre regard ? J’ai quand même bien une petite idée
de ce qui est bon pour moi ! Je comprends, c’est sans doute plus compliqué
de me laisser décider moi-même, mon rythme n’est assurément pas le vôtre…
Et pourtant, même lorsque je suis dépendant, ma parole compte.
Je ne suis pas un besoin. Je suis une personne et j’ai le pouvoir d’agir. Et de décider
par moi-même.
Je ne vous demande pas de m’aider à devenir acteur de ma vie : je le suis déjà.
Comme chacun d’entre nous, je suis créé à l’image de Dieu et donc digne de respect.
M’accompagner, c’est croire que j’ai une voix. Et qu’elle mérite d’être entendue.
Élisabeth Walbaum, déléguée à la réflexion et l’animation spirituelles à la FEP
Je ne vous demande pas de m’aider à devenir acteur de ma vie : je le suis déjà.
C’est pour ton bien !
« C’est pour ton bien ! » Combien de fois cette phrase résonne-t-elle dans nos institutions, nos familles, nos accompagnements ?
Avec les meilleures intentions, nous décidons à la place de l’autre. C’est plus rapide, plus simple. Nous savons ce qui lui convient, pensons-nous.
Mais cette bienveillance cache parfois une violence silencieuse : celle de nier, de refuser inconsciemment à l’autre sa capacité à choisir, à se tromper, à grandir. En prison, en Ehpad, dans nos services sociaux, combien de fois entendons-nous : « Ils ne peuvent pas comprendre, ils ne savent pas ce qui est bon pour eux ? »
L’autre n’est pourtant pas qu’un bénéficiaire passif. Malgré ses fragilités, ses limites, il reste capable d’exprimer ses désirs, ses besoins.
Respecter sa parole demande du temps, de l’écoute. C’est moins rentable, certes, mais tellement plus humain.
Dans la parabole biblique du fils prodigue, le père n’impose rien à ses deux fils. Il respecte la volonté de son cadet et l’accueille sans le condamner quand, après avoir dilapidé toute sa fortune, il revient. Il croit en lui.
Et si nous changions de regard ? Et si nous construisions avec plutôt que pour ? L’autodétermination n’est pas un luxe, c’est un droit fondamental.
Chaque petit geste du quotidien, chaque prise en considération peut restaurer la dignité de celles et ceux que nous accompagnons.
Philippe Aurouze, pasteur, aumônier national protestant des prisons
Avancer avec plutôt que décider pour
En tant que travailleuse sociale, je constate chaque jour que les personnes que nous accompagnons n’ont pas toujours la possibilité d’exercer pleinement leur droit à la décision, malgré la loi de 2002 qui réaffirme leur place prépondérante dans le parcours de soin et d’accompagnement.
Dans la pratique, ce principe se heurte à la réalité de terrain : les démarches administratives deviennent un obstacle car elles se font majoritairement en ligne, ce qui freine les personnes en précarité numérique, désormais dépendantes de notre expertise.
Nous sommes souvent pris entre notre volonté d’avancer « avec » la personne, et les contraintes d’un système qui pousse à décider « pour » elle. Douloureuse, cette contradiction met en péril l’esprit même de l’accompagnement social vers l’autonomie.
On décide souvent pour le bénéficiaire car il est plus rapide de trancher à sa place que de prendre le temps de l’écouter, de l’associer et de respecter son rythme et la confiance accordée. Cette logique répond davantage à un management de productivité qu’à une véritable démarche d’accompagnement. Aller vite permet peut-être de remplir des objectifs administratifs, mais appauvrit le sens même du travail social et néglige le côté humain et respectueux de l’accompagnement.
Mylène Cottineau, chargée d’accompagnement social au sein du Service entraide protestante
de Montbéliard
Mon Dieu,
Aide-moi à voir en chaque personne un être capable.
Apprends-moi à écouter avant d'agir,
à respecter la liberté de l'autre même dans sa vulnérabilité.
Donne-moi la patience de construire avec,
plutôt que l'efficacité de faire pour.
Chaque semaine La Boussole répond à des questions posées par des lecteurs. Pasteurs, aumôniers et acteurs de terrain dialoguent.