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Précarités

Travailleurs et pauvres

Un peu plus d’un million de travailleurs vivent en France avec moins de mille euros par mois1. Avoir un emploi ne protège pas de la précarité financière.

Ils sont plus d’1,1 million à disposer d’un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté et pourtant ils exercent un emploi2. Le chiffre est considérable alors que le Smic est censé protéger de l’infortune. Il s’agit pour l’essentiel d’indépendants peu qualifiés, de salariés à temps partiel ou qui ne travaillent qu’une partie de l’année.

La baisse du chômage depuis 2015 devrait être favorable aux salariés les plus modestes. Pourquoi ne fait-elle pas reculer le nombre de travailleurs pauvres ? Pourquoi la part d’emplois précaires ne diminue-t-elle pas et les écarts de salaire persistent-ils ?

Une Constitution bafouée

Comment vit-on avec moins de mille euros par mois ? C’est le défi de cinq millions de Français privés de confort, de possibilités de se déplacer, de loisirs, qui ont du mal à chauffer leur logement en hiver et ne partent pas en vacances l’été.

La nation est censée garantir à tous « la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs » et à ceux qui se trouvent dans l’incapacité de travailler « des moyens convenables d’existence », affirme la Constitution, bafouée chaque jour. Notre modèle social laisse encore trop de monde sur le bord de la route : des jeunes qui doivent attendre l’âge de vingt-cinq ans pour bénéficier du minimum social ; des mères seules aux revenus trop faibles…

Le durcissement des politiques migratoires empêche des étrangers établis sur notre sol de travailler, engorge les centres d’hébergement et laisse à la rue des milliers de personnes dont de nombreux enfants. Les pouvoirs publics élaborent des plans sur la pauvreté mais, en vingt ans, le nombre de pauvres est passé de quatre à cinq millions alors que le chômage diminue depuis dix ans. Les associations caritatives atteignent aujourd’hui leurs limites.

Mais alors, que faire ?

Les politiques publiques doivent être plus justes, il convient de guérir avant de prévenir, de parer aux situations les plus dramatiques, de remettre à plat le système des minima sociaux pour que chacun ait de quoi vivre dignement. Nous proposons d’assurer un revenu minimum équivalent au seuil de pauvreté ; son coût serait de dix milliards d’euros environ, moitié moins que le manque à gagner pour les finances publiques dû à la suppression de la taxe d’habitation.

Il est urgent d’assouplir les conditions d’accès au travail des étrangers. Un simple coup de tampon libérerait des dizaines de milliers de places en centre d’hébergement, ferait rentrer des cotisations sociales dans les caisses de l’État et, surtout, ouvrirait un horizon à des adultes et leurs enfants qui vivent en France depuis des années.

L’une des principales causes de la hausse de la pauvreté est la dégradation de l’emploi : on a fait baisser le chômage à coups de flexibilité, précarité et emplois sous-payés. Il faut re-réguler le marché du travail, et pénaliser les entreprises et services publics qui abusent d’une précarité de masse.

Enfin, il est indispensable de relancer une politique du logement social alors que notre pays compte quatre millions de mal-logés, et de revoir notre système scolaire conservateur qui pénalise les enfants des classes modestes.

L’incertitude du lendemain et le sentiment d’être écarté de la bonne vie des classes favorisées nourrissent un ressentiment sourd. Mais, des enseignants aux travailleurs sociaux, en passant par les associations caritatives et les soutiens de terrain aux sans-papiers, il existe un immense mouvement dont les forces sont largement sous-estimées3.

Anne Brunner, directrice des études, et Louis Maurin, directeur cofondateur de l’Observatoire des inégalités4

Un article tiré du Magazine Proteste, n°186 « Les visages de la précarité

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