Je m’appelle Diodio Métro, j’ai quarante-six ans et je suis cheffe de service éducatif dans un foyer parisien accueillant des mineurs étrangers non accompagnés. Je me définis avant tout comme la somme de rencontres, de liens et de personnes qui ont cru en moi à différents moments de ma vie.
Une séparation difficile
Je suis arrivée à l’âge de six ans en France, où j’ai été accueillie chez ma tante. Mon parcours migratoire est né du souhait de mon grand-père, convaincu que l’avenir des filles passait par l’éducation, les études et l’autonomie. Comme j’avais grandi auprès de mes grands-parents depuis l’âge de deux ans, cette séparation a été particulièrement difficile pour moi.
En France, la réalité a été bien différente de celle imaginée. Très jeune, j’ai dû assumer de nombreuses tâches et responsabilités au sein du foyer tout en poursuivant ma scolarité. Les conditions de vie étaient difficiles et marquées par des violences qui ont profondément bouleversé mon enfance.
En sixième, une professeure principale a remarqué mon épuisement en classe. Sans même que j’aie besoin de raconter ce que je vivais, elle et le proviseur ont cherché des solutions pour me permettre de poursuivre ma scolarité dans de meilleures conditions. Ce regard bienveillant a été une étape importante dans mon parcours.
Une période d’instabilité et de précarité
Au lycée, alors qu’un mariage forcé m’était imposé, j’ai refusé de me soumettre ; je me suis enfermée dans une salle de bains avant de fuir par la fenêtre. Cet événement a conduit à l’intervention de la protection de l’enfance. A commencé alors une période d’instabilité et de grande précarité : sans papiers, sans véritable point d’ancrage, j’ai dû engager des démarches pour faire reconnaître ma situation tout en continuant mes études.
Des soutiens qui façonnent l’engagement
Malgré ces difficultés, j’ai obtenu un BEP carrières sanitaires et sociales ainsi qu’un CAP petite enfance. Lorsque je suis entrée en bac technologique, l’association Espérer 95 m’a aidée à accéder à un studio. J’y ai rencontré Véronique, psychologue de l’association, devenue une figure essentielle dans ma vie. Véronique, qui connaissait une association promouvant des liens de solidarité entre la ville de Caen et le Sénégal, a fait en sorte de récupérer mes papiers administratifs. Mon proviseur m’a également accompagnée jusqu’aux épreuves du baccalauréat afin de s’assurer que je puisse les passer sereinement. Ces soutiens ont profondément façonné mon engagement.
Lorsque j’ai été prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance, j’avais presque dix-huit ans.
J’ai ensuite vécu en foyer de jeunes travailleurs avant de construire progressivement mon parcours professionnel. J’ai travaillé auprès d’adultes en situation de handicap puis auprès d’enfants victimes de violences sexuelles. Je me suis formée comme monitrice-éducatrice puis éducatrice spécialisée, avant de devenir cheffe de service dans plusieurs structures et responsable d’un pôle formation dans une école de travail social.
Aujourd’hui, je poursuis cet engagement auprès des jeunes en situation de grande vulnérabilité. Présidente de l’ADEPAPE1 95 du Val-d’Oise depuis 2019, j’ai également été auditionnée à l’Assemblée nationale sur les questions liées à la sortie de l’Aide sociale à l’enfance.
Je suis convaincue que le savoir expérientiel est une richesse essentielle. Traverser des épreuves peut aussi permettre de développer des ressources pour accompagner les autres. Il est important de rappeler aux jeunes qu’il est possible de construire un avenir, même lorsque leur parcours leur semble fermé, et aux professionnels combien le lien humain, la confiance et la juste proximité peuvent transformer une trajectoire de vie.
Propos recueillis par Brigitte Martin
Un article tiré du Magazine Proteste, n°186 « Les visages de la précarité ».