Pour Alexis Guerit, secrétaire général de l’association Église verte, il est important de rappeler que les plus pauvres sont les moins responsables du dérèglement climatique. Les solutions écologiques doivent être accessibles à tous.
Sommes-nous tous responsables du dérèglement climatique ?
Oui, mais à des degrés divers. Les plus précaires sont les moins responsables alors qu’ils sont les premiers concernés. Les déplacements et la gestion des patrimoines sont le fait de personnes qui ont des loisirs, voyagent, possèdent un portefeuille d’actions gardées, etc. Donc, dire que le problème du réchauffement climatique incombe aux plus démunis, c’est faux et dangereux. Rouler en voiture électrique mais avoir des actions d’un grand groupe pétrolier, c’est moins bien pour la planète que vivre dans une passoire thermique et conduire une petite citadine à essence. Les gens se donnent bonne conscience en réduisant leur consommation de viande mais prennent l’avion pour partir en vacances, ont la clim dans leur logement, des placements financiers peu regardants, des résidences secondaires, et font chaque année des milliers de kilomètres en voiture.
Les questions sociales et environnementales sont donc liées ?
Oui, et le risque est celui d’une écologie qui se détourne des catégories populaires. Nous devons refuser toute condescendance. Prenons l’exemple du Nutella, certes bourré d’huile de palme aux conséquences environnementales et sociales dramatiques, mais, pour certaines personnes, acheter de temps en temps un pot de Nutella, c’est offrir un petit truc en plus pour le goûter des gamins, l’équivalent d’un restaurant pour d’autres, plus fortunés. C’est la même chose pour les habits de seconde main : quand les plus riches se targuent de faire un geste pour la planète, les plus précaires se font un petit plaisir en achetant du neuf. Les représentations du monde sont différentes.
N’a-t-on pas beaucoup à apprendre des plus précaires ?
On a beaucoup à cultiver en commun. Il existe une tradition populaire d’auto-réparation pour faire durer plus longtemps les voitures, les appareils électroménagers, le mobilier, les vêtements. On a perdu des savoir-faire quand, dans un certain milieu populaire, ils perdurent. Nous devrions nous réapproprier des choses que la société ne valorise plus. Nombreuses sont nos communautés engagées dans Église verte qui proposent aujourd’hui des espaces où l’on apprend à vivre autrement, plus simplement.
Les préconisations ne sont-elles pas parfois irréalistes ?
Pour certains, la question est de savoir si, dans une semaine, ils pourront donner à manger aux enfants ou si, dans trois mois, ils seront expulsés de leur logement. Alors oui, il faut changer d’échelle et sortir d’une écologie technique, avec des grands chiffres, pour rejoindre les personnes dans leur quotidien. De plus en plus de communautés, localement, permettent cette transition respectueuse. Elles tissent des liens, favorisent les activités plus proches de chez soi, proposent du troc, engagent des changements structurels de fond, impliquent les collectivités, pensent et anticipent l’avenir.
Les retombées sociales des mesures de transition sont-elles suffisamment anticipées ?
Pas toujours. C’est le cas des zones à faible émission. L’idée de limiter l’émission de particules fines pour mieux respirer est plutôt intéressante sur le papier. Mais on dit aux populations précaires qu’elles n’ont plus le droit de rouler avec leur voiture en ville et qu’elles doivent souscrire un crédit pour acheter une voiture électrique, sans leur proposer un accompagnement social. On pourrait aussi mentionner la diminution de viande dans les cantines qui n’a pas été expliquée et n’est pas forcément comprise.
Propos recueillis par Brigitte Martin
Un article tiré du magazine Proteste 186 « Les visages de la précarité ».