Le bouc emporte sur lui toutes leurs fautes vers une terre stérile.
La Bible, Lévitique, chapitre 16, verset 22

Carole Troclet
Chemins de réflexion
Mon « bouc » est l’image de mes insuffisances
Chercher le coupable est un réflexe très humain.
Quand j’ai du mal à identifier le vrai responsable d’un contre-temps, d’une infortune, d’un malheur, il peut m’être bien pratique d’en désigner un quand même, sans trop me poser de questions sur la justesse de mon choix.
Si le terme « bouc émissaire » vient de la Bible – c’est pour laver les péchés d’Israël que le grand prêtre mettait en place un rite d’expiation à l’aide d’un bouc domestique -, ma pratique est en réalité trop souvent éloignée de ses origines.
Dans les Écritures, la pauvre bête, chargée de manière symbolique des transgressions des
Israélites, était étrangère à leurs inconduites. Elle n’en était ni la cause, ni la responsable.
Cela me donne à réfléchir.
Quand je rejette ma faute sur un tiers, celui-ci est très probablement innocent. Ma démarche est en général motivée par mes peurs et mon « bouc » est l’image de mes propres insuffisances. Finalement, ce processus est néfaste pour moi, pour l’autre, et pour la société tout entière.
Qu’il s’agisse de mes problèmes ou de mes manquements, quand je suis tentée de chercher un coupable, au lieu de prospecter autour de moi, je ferais mieux de commencer par regarder dans le miroir.
Alison Wyld, pasteure, Église baptiste de Morlaix-Roscof
Si le terme « bouc émissaire » vient de la Bible – c’est pour laver les péchés d’Israël que le grand prêtre mettait en place un rite d’expiation à l’aide d’un bouc domestique
Un groupe ne devrait pas tirer sa cohésion de l’exclusion
Le problème fondamental auquel doivent faire face les groupes humains est celui de la violence ; elle met en danger l’existence même du groupe.
Une des solutions, pour gérer la violence sans s’affronter, est de la déplacer sur un individu face auquel le combat est gagné d’avance et qui ne sera pas vengé. C’est ce que l’on appelle un bouc émissaire qui, au prix de son exclusion, est l’instrument de la réconciliation des membres du groupe. On choisit généralement un individu qui se situe en marge du groupe, ni totalement
à l’intérieur, ni totalement à l’extérieur. Le groupe en a besoin car, dans son combat contre lui, il se ressoude.
Une communauté, quelle qu’elle soit, ne peut cependant pas se satisfaire de tirer sa cohésion de l’exclusion et de la souffrance d’un des siens. Il me semble qu’il y a deux solutions si l’on veut canaliser cette propension qu’ont les individus à évacuer leur propre sauvagerie sur un autre.
La première, proposée dans le livre du Lévitique, consiste à ritualiser ce transfert de violence sur quelque chose d’autre qu’un individu pris au hasard comme victime émissaire. La seconde suppose de reconnaître unanimement que le contrat social qui nous lie est suffisamment fort pour déléguer à l’institution le monopole de la violence physique ou symbolique. Un mixte des deux est aussi possible.
Brice Deymié, pasteur de l’Église protestante française au Liban
Invariables boucs émissaires, les personnes étrangères
C’est cette sombre réalité que nous constatons chaque jour à La Cimade, association qui accompagne les personnes étrangères dans la défense de leurs droits et de leur dignité depuis quatre-vingt-cinq ans.
Avec la montée des idéologies xénophobes et racistes, jamais aussi banalisées qu’aujourd’hui, les personnes étrangères sont systématiquement présentées comme les responsables de tous les maux de la société. Un processus insidieux d’amalgame migrant-délinquant vise à les criminaliser et, jour après jour, les stigmatise davantage et les rend de plus en plus vulnérables.
Une chose est certaine, s’il y a bien un bouc émissaire aujourd’hui en France, en Europe et dans le monde, c’est l’étranger.
Face à ce triste constat, La Cimade et ses équipes bénévoles et salariées poursuivent plus que jamais leur combat aux côtés des migrants pour faire barrage à cette stigmatisation et démontrer que la réalité est tout autre.
Nous sommes convaincus que nous ne sommes pas condamnés à vivre dans une société où le sort de l’autre nous indiffère, où le chacun pour soi prime sur le collectif, où le seul avenir qui s’ouvrirait à nous produirait toujours plus de violences et d’injustices.
Nous croyons qu’un autre demain est possible, fondé sur l’égalité, l’hospitalité et la solidarité.
Et vous, le croyez-vous ?
Aude Millet, directrice de la communication à La Cimade
Seigneur, tu as créé les êtres humains à ton image
et tu as déclaré ta création « très bonne ».
Garde-moi de regarder mon frère, ma sœur en humanité avec mépris.
Donne-moi, s’il te plaît, ta lucidité sur moi-même
et aide-moi à vivre dans la vérité devant toi.
Amen
Chaque semaine la Boussole répond à des questions posées par des lecteurs. Pasteurs, aumoniers et acteurs de terrain dialoguent.