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Moi, le mot « bénéficiaire » j’en peux plus !

Je suis Olivier Lesage. Je fais partie du CNPA, le Conseil national des personnes accueillies ou accompagnées de l’Armée du Salut.
Je représente au niveau national les personnes qui sont accompagnées par l’Armée du Salut ou qui l’ont été.

J’ai vécu huit mois dans la rue, à la suite d’une rupture ; j’ai perdu ma compagne et mon emploi du jour au lendemain. Je n’avais plus aucun contact avec ma famille, je n’avais plus que moi. Quand je me suis retrouvé en CHRS1, j’avais plus de repères. Un travailleur social avec qui je discutais m’a dit un jour : « Il y a une réunion à Valence, tu vas rencontrer d’autres personnes qui sont dans la même situation que toi. » Et là, je me suis dit : « Je ne suis pas rien. »

En étant au CNPA, bénévolement, d’abord au niveau régional puis au niveau national, comme participant puis comme représentant, petit à petit j’ai repris confiance en moi et dans les
autres. Dans quelques mois, je serai salarié de la Fédération des acteurs de la solidarité2 en tant que personne anciennement concernée. Je n’oublierai jamais d’où je viens.

La première fois que je suis arrivé dans une structure d’accueil, j’avais très peur du jugement des travailleurs sociaux. Je n’ai pas du tout été jugé. Il y avait beaucoup de bienveillance, mais j’avais besoin d’être écouté. Alors quand on m’a demandé : « Quel est votre projet ? », j’ai été heurté. J’arrivais de la rue, j’étais face à deux travailleurs sociaux qui avaient un questionnaire à remplir. Je l’ai dit à la direction. Grâce à mon intervention, la structure a infléchi un peu son accueil.

Maintenant, quand les primo-arrivants se présentent au foyer, ils sont reçus dans un petit salon. Il n’y a pas d’écran, pas de questionnaire, pas de cases à remplir mais un entretien informel. Les gens se sentent écoutés et les travailleurs sociaux remplissent leur questionnaire après. Mes amis m’ont dit : « C’est grâce à toi » ; je leur ai répondu qu’eux aussi pouvaient faire bouger les choses.

Au CNPA, on fait remonter nos idées. On a un droit de regard sur ce qui se fait. Il y a quatre plénières par an, avec deux tiers de personnes concernées et un tiers de travailleurs sociaux. On parle de sujets de politique publique, c’est nous qui choisissons les thèmes. Il y a des ateliers, des intervenants, des groupes de travail, on essaie de trouver des solutions. On est entendu, mais au niveau politique, ça ne suit pas toujours. On nous dit qu’on a de belles idées mais elles restent souvent à l’état d’idées.

Depuis la Covid, on fait beaucoup plus attention à nous. Et ça, c’est une avancée majeure. On commence à être visibles et audibles.

Je suis également membre du Conseil national de lutte contre l’exclusion sociale qui dépend directement du cabinet du Premier ministre et là, on a plus de poids. C’est important de porter un espoir, une perspective, un avenir parce que les gens, ils ne croient plus en rien.

On dit de nous qu’on est des « bénéficiaires », mais honnêtement, moi, le mot « bénéficiaire », j’en peux plus. Parce qu’on bénéficie de quoi, en fait ? Moi, je suis un ayant droit. Je suis pas un bénéficiaire. Le terme bénéficiaire, c’est pour le RSA, les minima sociaux. Bénéficiaire, ça renvoie une image qui n’est pas la mienne. J’ai droit à un toit, à de la nourriture. Je n’ai pas à bénéficier d’un toit ou d’un repas.

On appartient tous à la même humanité, on a tous les mêmes droits : se loger, manger…

J’ai droit au bonheur aussi, je ne vais pas bénéficier du bonheur. Être au bénéfice de votre action, c’est dévalorisant, stigmatisant. Ça veut dire que je suis tributaire de votre bon vouloir.

On milite pour les termes « personnes accompagnées, ou concernées » ou « ayant droit », c’est le mieux. Les mots, c’est très important. Qu’on soit bénévole, salarié, travailleur social, directeur d’établissement ou personne
concernée par la précarité, le partage, l’écoute, et le non-jugement, c’est ce qui est primordial.

Propos recueillis par Brigitte Martin

 

  1. Centre d’hébergement et de réinsertion sociale.
  2.  La Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) est un réseau de plus de 900 associations et 2 800 structures qui accueillent et accompagnent
    les personnes en situation de précarité. Elle lutte contre les exclusions, pour un accompagnement social global, favorise les échanges
    entre tous les acteurs du secteur social et agit auprès des pouvoirs publics pour promouvoir une société plus juste et plus solidaire.