La Fraternité de La Belle de Mai* m’a sauvée.
Je m’appelle Corinne et j’habite à Marseille.
Ça fait dix-huit ans que je suis à la Frat. Je suis arrivée en 2007, en tant que bénéficiaire. C’est l’assistante sociale qui m’a dit de venir ici. J’étais au RMI, je cherchais une occupation et je me suis inscrite aux ateliers. Il y avait de la mosaïque, de l’informatique...
Un accès à l’emploi
Après, j’ai aidé un peu à la cuisine et quand ils ont cherché un salarié parce que la personne qui faisait le ménage prenait sa retraite, j’ai postulé. J’ai été retenue et j’ai commencé le ménage, le matin de bonne heure. J’étais très heureuse de faire le ménage. Malheureusement, en 2012, j’ai eu un accident au travail. Je suis tombée dans les escaliers et j’ai été gravement blessée. Après ça, je suis restée un an et demi en arrêt.
En 2014, j’ai essayé de reprendre mon travail, mais je souffrais beaucoup, il fallait porter des seaux sur les trois étages, alors Roberto* m’a demandé si j’étais intéressée par le poste d’accueil. J’ai dit : « Pourquoi pas ? » Et depuis 2013, je suis à l’accueil, salariée à mi-temps. Je m’occupe du standard téléphonique, un petit peu des stagiaires, je fais les lessives pour les enfants, je mets les tables le midi, je prépare le goûter, voilà, je fais pas mal de choses. J’arrive le matin à 6 heures, parce que j’ai perdu de l’autonomie par rapport à mon accident, je fais les choses lentement.
Donner du sens par le bénévolat et l’entraide
Je suis aussi bénévole au vestiaire social. Moi ça me tient beaucoup à cœur, le vestiaire. On donne les vêtements à des gens en difficulté orientés par une assistante sociale ou un référent social. Ce sont souvent des personnes qui sont à la rue et elles ont beaucoup besoin d’attention, on leur offre le café, le thé, on les écoute.
Faire face au deuil
Moi aussi, j’ai été en grande difficulté. Je suis arrivée ici à la suite d’un divorce et du décès de ma fille en 2004. Elle avait vingt ans, et une leucémie depuis l’âge de quatorze ans. J’ai traversé des épreuves dans ma vie, mais celle-là, je ne l’ai pas supportée. J’ai perdu la foi quand j’ai perdu ma fille, j’en ai voulu au monde entier. Et à Dieu aussi. Je ne m’en suis jamais remise.
Ça m’aide à moins penser d’être ici. Perdre un enfant, c’est pire que tout. J’ai fait des bêtises, des tentatives de suicide. J’ai été internée pendant trois ans. La Frat m’a donné une deuxième vie. J’ai beaucoup d’attaches avec le personnel, les membres du bureau, la direction, les salariés, les bénévoles.
J’aime énormément la Frat. C’est ma famille. Tout ce que j’ai trouvé ici, je ne sais pas si je l’aurais trouvé ailleurs.
Aider les plus vulnérables
Bon, ça n’a pas toujours été facile, il y a du bon, du mauvais, de la tristesse et des joies, mais on a surmonté tout ça. Dans quelques mois, je vais être à la retraite, mais je resterai en tant que bénévole. C’est très important de pouvoir donner quelque chose. Les personnes partent de la Frat avec un petit paquet, des vêtements chauds ; mais elles partent aussi avec le sourire. Elles reviennent souvent nous voir. Ça fait plaisir. Moi, ça met du sens dans ma vie d’aider les autres, j’ai toujours été comme ça. J’étais à la DDASS*, dans un foyer, à l’âge de onze ans, ma maman était battue par mon père… J’ai eu beaucoup de galères dans ma vie. Mon mari aussi me frappait. Je suis pas trop allée à l’école, tout ce que je sais par rapport à l’accueil, tout ça, je l’ai appris sur le tas.
Je me sens très concernée par les difficultés des autres. Quand des familles sont dans la rue, que les enfants n’ont pas mangé, qu’ils n’ont pas de vêtements, pas de chaussures, ils vous arrivent à la fraternité pieds nus, c’est pas possible de voir ça. Il y a tellement de souffrance. C’est pas normal ! Tout ça, ça me touche, ça me révolte.
Je fais par rapport à mon niveau, j’essaye d’aider le mieux possible.
Propos recueillis par Brigitte Martin dans Proteste 183
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* La Belle de Mai est une association de la Mission populaire évangélique de France ; elle pratique l'accueil inconditionnel et l'éducation populaire
depuis plus de cent quarante ans à Marseille.
* Roberto Beltrami, pasteur, a passé onze ans à la direction de La Fraternité de la Belle de Mai.
* Direction départementale des affaires sanitaires et sociales, supprimée le 1er avril 2010 et remplacée par l'agence régionale de santé.